• Heureux papa

     

    Mais enfin, pourquoi il n'écoute RIENNNNNN aujourd'hui ?! Depuis ce matin, c'est n'importe quoi.

    Et ce soir, c'est l'apothéose.

    J'en ai ma claque. C'est la guerre.

    Il me fait ch..........rrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrr !!!!

    Regard noir contre regard noir. Qui cédera ? Certainement pas moi ! Mon statut de papa respecté est en jeu. Si je cède, là, tout de suite, une brèche sera ouverte, et Petit Loup ne manquera pas de s'y engouffrer.

    Il va faire ce que je lui dis, ET PIS C'EST TOUT.

    En l'occurrence, juste goûter son plat. Poisson-épinards. Plat qu'il adore, mais dont il ne veut pas entendre parler ce soir, EVIDEMMENT.

    Seuls les yaourts aux fruits et une banane trouvent grâce à ses yeux.

    GRRRRR. Je veux qu'il mange au moins un peu de son plat.

    Lui, il veut : ses yaourts et sa banane. ET PIS C'EST TOUT.

    Le duel perdure. Maman est sortie ce soir, alors ça se joue entre lui et moi.

    Du calme, ça va passer. Dans moins d'une heure, nous serons sûrement en train de jouer dans sa chambre, comme des larrons en foire. On va faire des gros câlins.

    Mais il mangera d'abord une bouchée de son poisson-épinards. Parole de papa !

    Pourquoi s'arc-bouter ainsi, me direz-vous. On a tous nos principes. Moi, j'estime que Petit Loup ne doit pas considérer qu'un repas, c'est une banane et des yaourts.

    C'est un principe chez moi, et chez sa maman aussi.

    Alors je m'y tiens.

    Mais il y a bien sûr mon ego de père, d'homme, qui se manifeste. Pourquoi céderais-je devant ce petit bonhomme qui ne fait pas encore un mètre de haut ?

    Quitte à rompre tout dialogue, je lui ferai manger sa bouchée de poisson-épinards.

    C'est long, trente minutes, quand un papa et un mini-homme se tiennent tête.

    Il est patient. Moi aussi.

    Il tente de changer de sujet. Je ne tombe pas ( tout de suite ) dans le panneau.

    Le sujet de ce soir, le seul, l'unique, c'est cette assiette de poisson-épinards.

    Petit Loup est agacé : Papa ne lâche rien. Mais Petit Loup est malin.

    Pendant qu'il me parle de vaches et de cochons, et de rhinocéros bien sûr, ainsi que de son favori du moment, le tricératops, il n'oublie pas d'employer sa petite voix de petit garçonnet de trois ans, avec les mimiques et les sourires qui vont avec.

    Le voilà qui me sort les petits yeux de petit bonhomme chéri à croquer. Ses petits yeux tout mignons de petit loulou chéri... Oh oh oh, stop !

    Ah ouais, il pense m'avoir comme ça ?

    Mon orgueil de mâle dominant ne saurait être pris de court par les petites joues à croquer de ce petit chéri.........

    Ooooh, stop !

    Je me lève, sans pitié, le laissant seul dans la cuisine. Il lui suffit d'engloutir UNE SEULE, juste une seule bouchée de ce poisson-épinards, et le conflit sera terminé.

    A peine ai-je le temps de quitter la pièce que Petit Loup accède enfin à ma requête.

    Eh ben voilààààà mon chéri, c'est biieeeenn  !

    Tout ça pour ça. Et puisque finalement c'est pas si dégueulasse que ça, Petit Loup en reprend plusieurs bouchées.

    Papa fier ! Autant de son fiston que de lui-même.

    Pas facile d'être papa.

    Ben non, pas facile. Je n'ai jamais sous-estimé la tâche.

    Ai-je eu raison de ne pas céder ?

    A première vue, oui, puisque Petit Loup aura finalement mangé du poisson-épinards.

    Mais peut-être ai-je eu simplement du bol.

    Un autre soir, il aurait hurlé en ne cédant rien, comme moi. Flinguant mutuellement notre soirée à tous les deux.

    Oh non, je ne suis pas un papa parfait. Je suis impatient, je suis râleur.

    J'aime fort mes enfants, mais j'aime aussi maîtriser la situation. Que ça se passe comme je l'ai décidé.

    Mais un enfant, c'est pas un hamster. C'est une petite personne. Avec son caractère, son tempérament, ses goûts, son humeur.

    Alors ce soir, oui, je " gagne  la partie ".

    Mais le bonheur d'être papa, c'est ( heureusement ) bien au-delà d'une assiette de poisson-épinards. Bien au-delà d'une simple question d'orgueil.

    C'est un amour inconditionnel. Qui vous remplit de bonheur quand, vaquant à d'autres occupations, vous pensez à vos petits. Vous en parlez avec fierté, le sourire aux lèvres.

    C'est un bonheur imperturbable que d'être parent. Rien n'est plus concret. Non pas que rien d'autre n'importe. Au contraire, je tiens à mes projets personnels, mes projets d'individu. Mais ces projets ne sauraient avoir le moindre sens si mes enfants ne sont pas heureux aux côtés de leurs parents.

    Le bonheur, ce sont donc aussi ces moments durant lesquels vous voyez vos enfants grandir. Ils s'affirment, ils deviennent quelqu'un. Ils façonnent leur pensée. Ils vous observent. Ils vous filoutent. Ils vous testent. Ils se testent eux-mêmes. Ils apprennent. Et vous apprenez.

    Heureux papa, je le suis assurément.