• J'ai pas le temps

     

    Je sors du travail. Des petites courses à faire ! Je file au supermarché. Oh, ça ne devrait pas être long, pas trop de monde à cette heure-là, et puis j'ai vraiment deux ou trois bricoles à acheter.

    Comme à mon habitude, je marche vite. Je passe la porte automatique du magasin, bien lancé, quand un type en chaise roulante me coupe la route. Gros freinage, arrêté net. 

    Le type est un peu marginal, en mode rocker en cuir. Il sent fort. Je vois que des gens viennent juste de l'éconduire. Que me veut-il ?

    Très poliment, il me dit : " Excusez-moi m'sieur, vous pouvez m'aider à remonter le parking vers la rue ? Ben oui ça monte dur avec mon fauteuil, ils ont fait des travaux... "

    Pendant deux secondes et demi, je pense : " Putain, il me fait chier lui, j'ai pas le temps !!!!! " 

    Les gens autour évitent soigneusement la " zone sensible ", en marchant vite, très vite.

    Le type me regarde avec sympathie. Il n'est pas désagréable, et plutôt souriant. Il sent un peu la vinasse, mais il est souriant.

    Son sourire appelle le mien, alors c'est ok : " D'accord, on y va, j'vous emmène ! Par là ? "

    On roule. Je le pousse pendant qu'il s'explique : " Ah ça monte dur en fauteuil, c'est sympa de me rendre service, je vous fais perdre deux minutes de votre temps, je suis désolé... "

    Voilà, nous y sommes. Plus de côte à grimper, la rue est plate. Et ça n'aura pris que deux minutes, en effet.

    " Merci beaucoup m'sieur, c'est très sympa, encore désolé de vous avoir fait perdre un peu de votre temps ! " me lance t-il en remerciement. Il semble vraiment reconnaissant et désolé de m'avoir accaparé.

    " Non non, aucun souci, y a pas de quoi ! " Que lui répondre d'autre ?

    Que ça m'a emmerdé de le pousser sur tout le parking ? Alors que je comptais faire mes courses vite fait bien fait top chrono ?

    D'ailleurs, il ne m'a pas du tout emmerdé, finalement, ce rocker en fauteuil roulant. 

    Il ne m'a pas foutu en l'air ma journée. J'ai pris deux minutes pour lui filer un coup de main.

    Je fais mes courses, rapidement. La caissière a un nom original, que je n'avais jamais entendu ou lu auparavant, Yvanine. Elle est souriante.

    Je remonte en voiture et file me poser à la maison, c'est vendredi soir, hâte de me reposer avec les ptits loups.

    Je repense au rocker roulant. Lui qui insistait sur le temps perdu à l'aider.

    Qu'est-ce que deux ou cinq minutes dans une vie ?

    On court dans tous les sens, pour ne rien manquer, pour tout faire, pour rentabiliser notre temps.

    Je ne fais pas exception. En arrivant au magasin, j'avais en tête d'être " rentable " dans ma gestion du temps.

    Pour ne pas perdre ici ce que je peux gagner là.

    Et si vouloir gagner du temps en permanence nous faisait finalement perdre du temps de vivre ?

    Parfois, perdre du temps, c'est en fait prendre le temps.

    Il m'a fait marrer ce type en fauteuil. Il m'a rassuré sur ma connexion au monde réel, celui du monsieur tout le monde, celui de la rue, dans lequel on croise de tout, des gens différents, des gens qui nous parlent, des gens qui nous prennent de notre temps.

    J'aimerais bien davantage prendre le temps de prendre le temps. Moins foncer partout en quête de minutes.

    Voilà bien une solution pour réussir cela : regarder les autres, vivre avec les autres, les laisser nous voler des minutes.

    Des vraies minutes de vie.

    Au volant de ma voiture, je suis pensif. Une anecdote à raconter, me dis-je.

    Grr, ça bouchonne devant. Il peut pas avancer, le gars devant avec son gros monospace ?! Pousse-toi de là, j'ai pas le temps moi !

    ...

    J'ai encore du boulot. Sur moi-même.