• Le courageux travailleur et le lâche oisif

     

    L'oisiveté.

    Oh que non, on n'aime pas les gens oisifs à notre époque.

    Les glandeurs. Les trainards. 

    Ils prennent leur temps. Ils se la coulent douce. Ils sont à la masse.

    Alors qu'il faut aller vite, car tout va vite dans notre société de consommation ! 

    Y a pas le temps ! On traine pas ! 

    Eh oui, qui glande est vu comme quelqu'un de peu courageux, de pas volontaire.

    D'ailleurs, personne n'aime être taxé de glandeur, n'est-ce pas ?

    Mais... Ça veut dire quoi glander, trainer ? 

    Ça veut aussi dire prendre le temps. Ne pas regarder l'heure. Passer une journée dans le canapé devant une série TV. Ne pas aller chercher le courrier. Ne pas aller faire les courses. N'avoir rien de prévu ce weekend.

    Est-ce forcément négatif ? 

    Non. Prenons, si on le souhaite, le temps de vivre. Extirpons-nous à l'envie de la course effrénée au gain et aux nouveaux besoins. 

    Que celui qui aime ce challenge sans fin s'y adonne, en laissant tranquille celui qui veut s'en tenir éloigné. 

    Mais les bien-pensants qui nous dirigent ne l'entendent pas ainsi. 

    C'est bien la société néolibérale, consumériste, qui nous force à voir notre quotidien par le seul prisme de l'activité professionnelle. 

    Et au boulot, bah... Il faut être au taquet, toujours. Pour gagner du temps, de l'argent, battre le concurrent, impressionner son boss, monter en grade ! 

    Alors, on a transposé cette vision à la vie quotidienne. Soyons rentables et productifs dans notre gestion du temps, pour ne rien louper, pour être à la page, pour être dans le mouvement, toujours ! Sinon, on devient has been. On n'est pas dans le coup. On est largué. 

    Mais ça n'est pas suffisant : il faut aussi courir après l'information. Etre au courant de tout, en temps réel. 

    Quoi, t'as pas vu ce qui est arrivé l'autre jour ?! Euh non j'ai pas vu les infos. Comme les événements s'enchaînent vite, il faut suivre, et rester à l'affut. Pas moyen de décrocher.

    Oui, la course à la productivité inhérente au monde du travail vient s'insinuer jusque dans notre façon de vivre au quotidien.

    Ainsi, on ne doit pas trainer. On doit toujours être occupé. On doit toujours avoir un agenda rempli. Au boulot comme dans la vie. 

    Qui ne " fait rien " est un glandeur, dans le sens le plus négatif qui soit. Il est passif. La passivité, brrr, un mot détesté à notre époque.

    Qui a toujours une sortie, un projet, est applaudi, valorisé. Qui court sans arrêt après une tâche est un exemple. Il est actif ! 

    Et c'est bien l'activité professionnelle qui semble définir une personne, de nos jours. 

    Votre métier, vos responsabilités, façonnent votre image face aux autres. 

    Plus vous avez de choses à gérer, plus vous croulez sous les projets, plus vous inspirez le respect. Et de fait, votre salaire est en rapport.

    On vous paie bien. ( Ou alors on se moque de vous ! )

    A l'inverse, moins on vous confie de tâches, moins on vous respecte. Vous choisissez la facilité. Et, de fait, votre salaire est en rapport.

    On vous paie mal. ( Et c'est bien fait, puisque vous ne foutez pour ainsi dire rien de la journée. )

    C'est bien le drame de notre société basée sur l'argent, le gain. Le travail supplante tout le reste. On vous juge au travers d'une activité rémunérée. Qu'elle soit utile ou non, d'ailleurs.

    Si vous êtes bien payé pour effectuer une tâche, c'est forcément respectable.

    Si vous êtes mal payé, vous êtes un raté.

    Si vous n'êtes pas payé, pire encore : vous ne servez à rien, et vous coûtez à la société !

    Ah bon ?

    Quand vous élevez vos enfants, en congé maternité ou paternité, vous contribuez à la société. Vos enfants sont les futurs acteurs, penseurs, citoyens, travailleurs.

    Quand vous êtes artiste, vous contribuez à la société. Vous éveillez les esprits. Vous faites réfléchir. Vous faites du bien aux âmes.

    Quand vous agissez bénévolement au sein d'une association, vous contribuez à la société. Vous aidez des gens à vivre mieux.

    Quand vous aidez un voisin, vous contribuez à la société. Vous favorisez le lien social, vous encouragez l'entraide altruiste. Vous rendez la société meilleure. 

    Mais cela ne se quantifie pas en argent. Cela ne se traduit pas par une montée en grade. 

    Bah non : c'est gratuit.

    Et de nos jours, plus que jamais, on n'aime pas trop tout ce qui est gratuit.